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Alain - Etudes

ALAIN ET SA LÉGENDE, par François Foulatier (retour à l'espace F. Foulatier)

Bulletin de l'Association des amis d'Alain, n°95, juin 2003, pp.14-22

La légende, au sens premier, c'est ce qui doit être lu ; cela suppose un choix, et comment choisir ? La question risquerait de rester sans réponse convaincante si nous ne savions que la légende n'est pas à faire, seulement à découvrir. Les choix sont déjà faits, il s'agit de les reconnaître ; et, pour ne pas trop errer, il suffit d'interroger les anciens, les vivants et les morts. Commençons par Maurice Savin qui, dans son Avertissement (p. XVIII) au premier volume de Propos publié dans La Pléiade, nous indique une façon de choisir qui déjà, par la distance prise avec l'histoire, introduit à la légende : au temps de la légende.

Alain s'est toujours mêlé à tous combats. Cela devait le mener à faire campagne tout de bon après campagnes électorales. Il n a jamais regretté ni renié, ni tout le diamant de ses flèches ni l'or loyal de ses raisons. Il a dit cent fois que sans la fièvre de la passion politique jamais il n'aurait découvert Alain. Celui qui écrira le comment et le pourquoi du combat quotidien, il ne perdra pas son temps. Travail d'historien ; et moi j'avais à garder Alain de Ihistoire. Le philosophe dominait, dès le début dominait. J'ai achevé Messieurs les Ministres, si évidemment mortels ; mais ils sont déjà bien morts, et la Politique du Philosophe brille d'une lueur aveuglante et fixe, au-dessus des morts pêle-mêle.

Que je sache, on ne pourra pas me reprocher d'escamoter guerre et paix. Par endroits ce n'est presque que le journal d'un homme qui revient de la guerre. Je n'ai pas éludé, je n'ai pas adouci. J'ai sauvé de l'oubli des pages terribles, parce quelles étaient terribles. Mais j'ai laissé tomber la poussière de la dispute, et toute poussière à la poussière. A regret toujours, car il y avait de l'éternel partout mêlé. Mais alors il faudrait publier tout ! On pourrait. Les cadets de nos cadets liront tout, s'ils lisent, se moquant des notes, inutilement agréables, comme sont les notes.

Maurice Savin reconnaîtrait parmi nous ses cadets, et les cadets de ses cadets, et aussi leurs cadets et même les cadets de leurs cadets, qui ont pris en charge le travail d'historien et qui ont entrepris de tout publier ; il n'y faut que du temps, toujours beaucoup plus long qu'on ne l'avait espéré en commençant ; mais l'obstination vient à bout de tout. C'est parce que cela est assuré et que déjà on peut lire des notes, pas toutes inutiles, pas toutes agréables non plus, que je m'autorise, aujourd'hui, à entrer dans ce chemin ouvert par Maurice Savin pour y rencontrer des témoins.

Si, chemin faisant, c'est Georges Pascal que je veux interroger en second, ce n'est pas qu'il ait été coupable de ces élisions qu'impliquent les choix fondateurs de légende, il y faut une certaine désinvolture que lui interdisaient sa profonde érudition et sa parfaite probité. Mais c'est par ses actions qu'il révèle la présence d'un temps légendaire dans lequel s'inscrit, qu'on le veuille ou non, le destin de notre association. Qu'on en juge !

Georges Pascal, succédant à Albert Laffay qui avait assuré l'intérim à la suite du décès de Jean Miquel le 13 juillet 1985, fut nommé Président par le Conseil d'administration réuni le 14 mai 1986. Nous en trouvons le compte rendu, bref, dans le Bulletin de juin 1986.

COMPTE RENDU DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DU 14 MAI 1986

Après avoir dit combien il était sensible à lhonneur qu'on lui avait fait en le nommant Président de l'Association des Amis dAlain, M. Georges Pascal remercie les membres présents du Conseil et fait part des excuses de MM. Gouze, Lamizet, Muglioni, North, Pérucaud, Schumann, Zind.

Il est ensuite procédé au renouvellement du bureau en tenant compte du souhait de M. Algrain d'être, pour un temps, déchargé du secrétariat, et de l'acceptation par M. Goga de tâches supplémentaires. Un Comité de rédaction du Bulletin est constitué, qui réunira, autour du président, MM. Bourgne, Heudier, Kaplan, Vigile, Zachary. Mlle Guerrini souligne, à cette occasion, que la responsabilité du Bulletin relève, en définitive, du président. Diverses formules sont évoquées pour assurer un certain renouvellement du contenu du Bulletin ; le Comité de rédaction en débattra lors de la préparation du deuxième Bulletin de l'année 1986.

Une proposition étant faite de nommer des présidents d'honneur de l'Association, un membre du Conseil fait remarquer que ce problème relève plutôt de la compétence d'une Assemblée générale et que le titre de président d'honneur est en principe réservé à d 'anciens présidents.

Il est enfin décidé que des démarches seront entreprises pour transférer le siège social de l'Association du collège Sainte Barbe au lycée Henri IV.

Avant de lever la séance, le président tient à féliciter vivement M. Bourgne pour la remarquable réussite du colloque du Vésinet sur " Alain, lecteur des philosophes " (voir supra le compte rendu de ce colloque).

L'actualité de ce texte est remarquable.

- Que " la responsabilité du Bulletin relève, en définitive, du Président, " Georges Pascal sut l'entendre et je suis aujourd'hui reconnaissant à Mlle Guerrini de me le rappeler. Dès décembre 1986, le Bulletin présente des modifications qui se précisent dans les deux numéros suivants pour donner lieu à une présentation que je m'efforce encore aujourd'hui de respecter.

- Que, sur une proposition faite en juin 1986, Georges Pascal soit nommé en juin 2002 Président d'honneur, me semble un juste retour des choses, comme on dit si bien, où le retour est l'indice du temps propre à la légende.

- C'est le même temps que révèle la volonté de transférer le siège social de l'Association du Collège Sainte-Barbe au lycée Henri IV. Le Collège Sainte Barbe est l'établissement dont Jean Miquel assura la direction à la fin de sa carrière. Il est, précisait Albert Laffay dans son hommage à Jean Miquel, le plus ancien établissement d'enseignement de Paris. Le transfert eut lieu mais ne fut pas définitif : sur la couverture du Bulletin de juin 1988, l'adresse du siège social est bien celle du Lycée Henri IV : 23, rue Clovis, mais en avril 1992, elle passe au 75, avenue Emile-Thiébault, au Vésinet. Et nous voici revenus au lycée Henri IV, où nous pourrions bien envisager de transférer le siège social de notre Association.

- Et puis comment pourrais-je ne pas " féliciter vivement M. Bourgne pour la remarquable " série de colloques illustres, inaugurée en 1986, dont le dernier n'est pas le moindre (voir le compte rendu de ce colloque dans le Bulletin de juin 2002).

- Enfin je remarque que, suivant immédiatement ce compte rendu, apparaît pour la première fois la Revue de Presse de Pierre Heudier.

A mi-chemin entre le temps du mythe qui est celui de l'immuable et le temps de l'historiographie qui est celui de l'éphémère, le temps de la légende est celui des fidélités. J'invoque encore le témoignage de Georges Pascal parlant, dans son message adressé aux participants du dernier colloque, de sa visite à Alain, à la suite de la parution de son livre : Pour connaître la pensée d'Alain.

Je le vis donc au Vésinet, quelques mois avant sa mort, et il me demanda si j'avais " tout lu " : devant ma confusion (je ne connaissais, entre autres, ni les Entretiens au bord de la mer, ni Les dieux, ni le Système des beaux-arts), il me dit gentiment que je n'avais pas mal deviné.

Comme en écho, nous revient en mémoire un mot que rapporte Alain dans son Journal (17 Juillet 1938) à propos de la traduction de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.

Le traducteur (il s'agit de Jean Hyppolite) a dit sur moi un mot juste : " Alain n'a pas besoin de cette traduction, car il a en somme deviné la Phénoménologie ". Voilà qui est vrai. Mais j'ai tout de même besoin de la traduction, comme de citations si je faisais une leçon. Au fond il n'est pas étrange que l'on devine une philosophie. C'est dire quelle est vraie...

Le temps de la légende est le temps des fidélités qui constituent la trame dans laquelle s'enchaînent nos devoirs, de telle sorte que nos actions s'évadent du cadre étroit de notre vie individuelle vers un espace plus vaste où la légende les recueille et leur donne un sens qui nous dépasse. Alain a reconnu cet espace et n'a cessé de le parcourir pour y rencontrer les philosophes dans une immédiateté qui ne doit rien à l'histoire de la philosophie et même qui la conteste vigoureusement. Berkeley l'évêque, à qui tout " venait comme un dîner d'évêque ", Maine de Biran, ce sous-préfet, qui " a touché le monde en essayant avec réflexion la résistance de son bureau ", ce sont des sobriquets qui saisissent les personnages par l'extérieur et les résument comme font les épithètes homériques : Achille au pied léger, Héra aux yeux de vache (qui ne peut être bien entendu que par ceux qui, enfants, ont regardé des vaches dans les yeux), Athéna aux yeux de chouette. Alain scrute le portrait de Descartes par Franz Hals et sonde ce regard noir. Au début de son Descartes, il recourt aux épithètes et montre en même temps qu'il est parfaitement conscient des conditions qui président à l'élaboration de la légende.

Ce voyageur, ce militaire, cet homme de main ne nous est guère connu ; mais ce que nous savons de sa vie, quoique purement extérieur, et sans aucune vue sur les mouvements secrets, ne nous permet pas de l'oublier. Nous savons qu'il servit comme volontaire sous Maurice de Nassau, bientôt prince d'Orange ; qu'après deux ans il passa à l'armée du duc de Bavière ; deux ans plus tard, on le retrouve sous les ordres du comte de Bucquoy qu'il suivit vraisemblablement jusqu'en Hongrie. Enfin, après six ou sept ans de libres voyages, il se trouve en spectateur au siège de La Rochelle, et y reprend le service dans l'armée du roi jusqu'à la victoire. Voilà du moins la Légende, telle qu'on la trouve dans Baffle. Il y a bien de l'incertitude en ces détails, et même les historiens rejettent le dernier épisode, prouvant que Descartes venait d arriver en Hollande au moment où La Rochelle fut prise. Toutefois, il faut dire que cet épisode n'aurait pas été inventé ni cru s'il ne s'était accordé au personnage ; et, dès que l'on veut connaître le caractère, les moeurs et les mouvements d'un homme, la légende n'est pas à mépriser.

Lorsqu'il soumet Lagneau au même traitement purement extérieur, il en résulte une épithète qui peut surprendre.

Bref l'opposition si souvent prétendue entre les hommes d'action et les hommes de pensée est et sera toujours à surmonter. Ce développement est sans fin. Je veux seulement remarquer ici que l'heureuse aventure qui me mit en présence d'un Penseur me fit voir presque aussitôt dans le même homme l'esprit d'exécution. L'exemple est petit, mais comme je disais: " Que sait-on jamais d'une action ? " Je dirais aussi bien : " Que sait-on jamais d'un homme ? " Lagneau s'est évadé de Metz à travers les lignes ennemies ; il fut fantassin avec Faidherbe ; et je me souviens qu'il y fit allusion une fois, de façon que je crus le voir soudain en culotte rouge et capote bleue, et mal coiffé d'un képi trop petit pour sa tête ; au total, terrible. C'est tout ce que j'en ai su, et ceux que j'ai interrogés n'en savaient pas là-dessus plus que moi. Toujours est-il que sans effort, et me souvenant de ces yeux perçants, de ce menton rocheux et de cette dure barbe rousse, je me représente aussi bien ce penseur plein de précaution comme un chef de partisans.

Jules Lagneau, chef de partisans ? Le propre de la légende est de proposer des énigmes à la méditation ; des énigmes qu'il ne faut pas se hâter de résoudre. La légende de la philosophie, où Alain prend place, en propose un grand nombre, dont la plus célèbre, où la philosophie même trouve son origine, est celle d'un Socrate condamné à mort, non par la tyrannie des Trente, qu'il avait combattue, mais par la démocratie restaurée. Mais la vie de Socrate, contée purement de l'extérieur propose encore d'autres énigmes. Ecoutons Montaigne (Essais, Livre III, Chapitre XIII, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1950, p. 1249-1250).


Celui-ci s'est vu en extase, debout un jour entier et une nuit, en présence de toute l'armée grecque, surpris et ravi par quelque profonde pensée. Il s'est vu, le premier parmi tant de vaillants hommes de l'armée, courir au secours d'Alciblade accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le décharger de la presse à vive force d'armes, et le premier parmi tout le peuple d'Athènes, outré comme lui d'un si indigne spectacle, se présenter à secourir Théramènes, que les trente tyrans faisaient mener à la mort par leurs satellites ; et ne désista de cette hardie entreprise qu'à la remontrance de Théramènes même, quoiqu'il ne fût suivi que de deux en tout. II s'est vu, recherché par une beauté de laquelle il était épris, maintenir au besoin une sévère abstinence. Il s'est vu, en la bataille Délienne, relever et sauver Xénophon, renversé de son cheval. II s'est vu continuellement marcher à la guerre et fouler la glace les pieds nus, porter même robe en hiver et en été, surmonter tous ses compagnons en patience de travail, ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire. II s'est vu, vingt et sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme ; et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin. Mais cet homme là était-il convié de boire de lut par devoir de civilité, c'était aussi celui de l'armée à qui demeurait l'avantage ; et ne refusait ni à jouer aux noisettes avec les enfants, ni à courir avec eux sur un cheval de bois ; et y avait bonne grâce ; car toutes actions, dit la philosophie, siéent également bien et honorent également le sage.

Socrate, ascète méditant, homme de guerre modèle de courage et d'endurance, citoyen stoïque avant la lettre, décrit ici par un homme qui s'y connaissait. Descartes, " ce voyageur, ce militaire, cet homme de main ". Lagneau, ce " chef de partisans ". Quelle lignée ! Alain y trouve sa place tout naturellement. Rappelons ce qu'en dit Maurice Savin : Alain, " homme de tous combats ". Certes il en avait les moyens, 1m83 de hauteur et le reste à l'avenant, pour l'époque, c'était une sorte de géant qui laissait courir le bruit qu'il était capable de terrasser tout adversaire d'un seul coup. Mais un homme aussi que des travaux intellectuels, entrepris avec la démesure d'un géant de Rabelais, menèrent au seuil de l'épuisement. Comment pourrait-on le nommer Alain, le sage, s'il ne nous avait averti lui-même en son Descartes " qu'un sage se distingue des autres hommes non par moins de folie, mais par plus de raison ". Il parlait de Descartes, parlait-il aussi de lui-même ? Par quelle force ou par quelle ruse la raison a-t-elle pu mener un tel homme à la sagesse ?

Il nous faut un nouveau témoin : c'est Alain qui nous le propose dans une page de son Journal (29 août 1938) où il revient sur ses débuts dans le monde.

J'étais dans une position dangereuse en ceci que les gens avaient à choisir entre me louer à fond, ou rester dans une position ridicule (ils y sont restés). Cette difficulté même les irritait contre moi. J'étais leur Neveu de Rameau. Comme un homme qui se tient mal à table. Ordinairement il tombe dans l'excès par son humiliation même. Je pense avoir évité cette faute, par le secours des femmes qui toujours formèrent des passions pour moi sans me demander conseil. Ici je ne pouvais rien. J'évitais le ridicule. Car j'étais souvent grossier. Souvent le son de ma voix m'a paru choquant. Prévost me fait à moi le même effet. Voilà donc les influences !

Ainsi il voit en Jean Prévost comme une sorte de miroir où se réfléchit son image, mais ce n'est pas le " miroir, mon beau miroir " du conte, il n'est pas complaisant. Voici donc un témoin comme la légende en requiert : si proche et si différent. Un homme de combat, pas très grand, mais vif et râblé : " un taureau massif, et physiquement dangereux " dit Alain dans les Entretiens chez le sculpteur. Un homme de combat, non par nature, mais par choix, qui s'est astreint à la pratique des sports, avec une préférence pour la boxe et l'escrime, dans l'intention de corriger une silhouette un peu boulotte qu'il n'estimait pas digne de lui. Un homme de guerre aussi, par un choix stendhalien, à la Lucien Leuwen : un chef de partisans trop tôt entré dans la légende. Tel est le portrait que Simon Nora trace de lui (alias Goderville) dans sa préface aux Derniers poèmes de Jean Prévost (Gallimard, 1990, p. 8-11).

Lorsque je le rejoins Goderville est au milieu d'un groupe, faisant rectifier la ligne de tir d'un fusil-mitrailleur. Une mitrailleuse allemande riposte, nous mettant en une seconde à plat ventre. Goderville, debout, continue ses explications d'une voix calme. Tunique militaire déboutonnée, chemise ouverte, golf kaki.., cheveux blonds au vent, large d'épaules et délié de taille : le corps d'un athlète. Mâchoires fortement dessinées, un beau front : une impression de puissance etde dureté; mais des yeux insolemment clairs dans ce visage bronzé.

Mais c'est aussi le passionné de littérature qui, lorsque la fin approche, n'a plus de pensées que pour son oeuvre inachevée et poursuit seul une longue conversation sur Stendhal entamée quelques années auparavant avec Alain.

Il pense que nous allons mourir. Son seul regret est de ne pouvoir mettre la dernière main à son manuscrit sur Baudelaire, laissé en garde, à quelques kilomètres de là, entre les mains de Claude. Et de cette minute, il ne me parlera plus que de Stendhal, jusqu'à ce que nous nous séparions, quelques heures avant qu'il soit intercepté par une patrouille allemande, qui le tuera, sauvagement.

C'est cet homme qui dresse, dans Les caractères (Editions Albin Michel, 1948, p. 104-105), ce portrait bref et presque brutal d'Alain.

Alain a les mains larges ; les épaules débordent, le sang violent pousse à l'outrance toutes les humeurs et même la méditation. Son oeil gris à moitié fermé de maquignon normand guette une bête fougueuse, lui-même.

Sa première sagesse est une ruse. Il a besoin d'honorer la politesse, la cérémonie et la danse. Cet inventeur intempérant s'oblige à vénérer le doute, et il lui faut un doute athlétique. Il règle cette écriture qui écrase la plume sur le cahier.

Presque noyé dans l'univers, toute la sagesse, toute la pensée humaine ne sont pas de trop pour faire surnager la tête. Nature trop forte, il lui faut l'esprit dans sa rigueur.

C'est le portrait d'Ulysse par Néoptolème !

Ce texte a été publié pour la première fois en 1931, Prévost est loin du premier enthousiasme et du premier malentendu d'octobre 1918, où il avait entendu Alain à peine revenu de guerre commenter, d'Horace, l'ode à Plancus : Alain, le guerrier philosophe et poète. Prévost a su voir qu'Alain n'est pas homme de guerre ; homme de tous combats, certes, mais homme d'aucune guerre, pas même de la guerre à la guerre, qui est encore la guerre, comme il l'a répété maintes fois. Et surtout pas chef de guerre : il est allé à la guerre comme Socrate y est allé, en simple citoyen d'Athènes, hoplite parce que trop pauvre pour être cavalier ; et lui, de même, y est allé en simple citoyen français, artilleur parce que trop lourd pour être cavalier. Prévost reporte donc sur le citoyen l'enthousiasme suscité par le guerrier supposé, d'où un second malentendu qui apparaît dans le recueil de Propos, intitulé Le citoyen contre les pouvoirs, pour la préparation duquel il collabore avec Alain et impose le titre et des sous-titres dont la violence n'est acceptée qu'à contrecœur par Alain.

Oui, Alain a appris à ruser, et sa première ruse est d'être pour plutôt que d'être contre. Pour la paix plutôt que contre la guerre. Pour la liberté d'examiner et de censurer, plutôt que contre les pouvoirs, car ce douteur athlétique est de cette lignée française qui, à travers Montesquieu et Rousseau, a amené Descartes à la république. Comme la faculté de suspendre son jugement fonde la liberté, le bon sens fonde l'égalité car

[...] la puissance de juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens, est naturellement égale en tous les hommes ;...

cependant,

[... ] ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien.

Alain n'a cessé de réfléchir sur l'échec des Universités populaires et sur la nécessité d'instruire le peuple, même si, comme il l'écrit dans ses Souvenirs sans égards, le peuple ne veut pas être instruit. Mais instruire, en république, ce ne peut être qu'exercer le citoyen à user de sa puissance de juger. Pour cela Alain préfère l'arithmétique à l'algèbre et, généralement, il se défie des techniques qui soustraient des pans entiers de la chaîne des raisonnements à l'examen du bon sens. Se défiant des disciplines accessibles aux seuls spécialistes, il veut accepter seulement les savoirs que le simple citoyen, réduit à ses propre forces, peut construire lui-même. II en donne des exemples, dans le Traité des outils, pour la physique, dans la " structure paysanne " développée dans son Journal, pour l'économie politique. Et, s'il refuse l'espace courbe d'Einstein ou l'inconscient de Freud, c'est en citoyen philosophe qu'il le fait.

Citoyen soldat, citoyen sans égard, citoyen ordinaire, citoyen philosophe, citoyen laïque aussi, on pourrait multiplier les épithètes qui toutes commenceraient par citoyen. Et la sagesse ? Citoyen sage, cela peut-il se dire ?

Sage à la manière d'Ulysse, Alain a plus d'une ruse et, de toutes, la plus belle se nomme Marie-Monique Morre-Lambelin. " Une ruse ? me direz-vous, plutôt un cadeau du ciel. " Mais la ruse la plus belle ne consiste-t-elle pas à saisir l'occasion (le kairos dont les Grecs disaient qu'il a la tête chevelue par-devant, chauve par-derrière) pour la transformer en destin. En mai 1900, Alain fait son apparition dans La Dépêche de Lorient ; en octobre de la même année, Emile Chartier rencontre Marie-Monique Morre-Lambelin, née comme lui en 1868, et, faisant de coïncidence prédestination, il se décharge sur elle du poids d'Alain à peine né.

Ainsi il transforme l'épuisante et stérile confrontation de soi à soi, l'incessant conflit entre l'exigence de faire oeuvre et les mille occasions de lui échapper qu'offrent les hasards de l'existence, en un combat fraternel avec son " jumeau ". Fidèle à l'avance à sa théorie de l'image mentale qui n'est rien tant qu'on ne lui donne corps, il échappe aux affres de l'intériorisation psychologique de l'autre en affrontant l'obligation d'être Alain dans un corps à corps bien réel à la faveur duquel prend forme un être légendaire dont la seule biographie authentique est Histoire de mes pensées. Jusqu'à l'agonie partagée à laquelle seul survit Émile Chartier que vient rejoindre à point nommé celle qui formera avec lui le couple des " époux Chartier " ; des époux, pas des jumeaux.

Mais ceci est une autre histoire, celle de Gabrielle ; non plus une légende, mais un roman d'amour et d'aventure, dont le héros n'est pas Alain et dont le titre, emprunté à Jack London, pourrait être L'aventureuse.

Maintenant, si l'on oublie le romanesque, si l'on retranche les attributs pittoresques ou anecdotiques : l'accroche-coeur faraud à la Bel-Ami, la moustache militaire, le manteau que Maurice Savin qualifiait de radical (râpé à l'extérieur, fourré au-dedans), la serviette professorale fatiguée dont Robert Bourgne a hérité, le képi, le chapeau mou, le béret, la pipe et tout " ce qui serait sacrifié, si la statue, comme dit Michel-Ange, roulait du haut d'une montagne " (Entretiens chez le sculpteur, deuxième entretien), que reste-t-il ? Un homme, dira-t-on, l'Homme disaient ses élèves. Oui, mais pas n'importe lequel, pas un professeur, pas un soldat, pas un ministre, pas un roi, encore moins un sujet, un homme tel qu'en requiert la république : un citoyen. Sérieux avertissement pour nous, les neveux, petits neveux, etc., être citoyen, nous dit la légende, ce n'est rien de plus, mais on ne peut l'être à moins, et, avant elle, Émile Chartier commentant Spinoza :

Il n'a réellement d'intérêt commun que pour les hommes raisonnables, parce que la raison leur est réellement commune, parce qu'ils ont tous en eux le même Dieu. Eux seuls peuvent, tout en obéissant aux lois, développer librement toute leur nature. Eux seuls ne sont point diminués ni mutilés par la vie en commun. Pour les autres, l'union fait la force ; pour eux seuls, l'union fait la joie.

(Spinoza, V De la raison, fin.)

François Foulatier